Syndrome de sevrage du cannabis: mythe ou réalité?

Le cannabis est la drogue la plus utilisée au monde. Est-ce vraiment une drogue douce? En devient-on dépendant? Est-ce difficile de s'en sevrer? Ce sont des questions qui font débat dans la communauté psychiatrique depuis des années. Panorama de quelques articles scientifiques.

Qu'il existe une tolérance ou une dépendance au cannabis selon les personnes, cela ne fait pas de doute, mais la cause de ce phénomène reste largement débattue.  
Le cannabis est devenu un problème de santé publique. On constate partout une hausse des demandes de traitement liées à cette drogue. Après l'héroïne, c'est la deuxième substance pour laquelle on consulte, même si elle ne pose pas les mêmes problèmes à ses consommateurs.
Le cannabis est-il addictif? Les avis divergent. Mais en tout cas, tout le monde s'entend sur le fait que certains ont de la peine à stopper et que plus on consomme, plus il est difficile d'arrêter.
La dépendance au cannabis figure dans les deux classifications psychiatriques les plus importantes: le DSM américain et l'ICD de l'OMS. Le syndrome de sevrage du cannabis, lui, n'y figure pas, pour cause de manque de critères pour en établir le diagnostic.
Examiner les effets du sevrage est un bon indicateur pour voir s'il existe ou non dépendance physiologique à une substance.
Les chercheurs qui mènent des études sur les symptômes de sevrage tentent donc depuis des années de prouver l'existence d'un syndrome lié à l'arrêt du cannabis et veulent en montrer l'importance clinique pour le faire entrer dans la prochaine révision du DSM. Car ils estiment que le cannabis, et ses effets, n'est pas différent des autres drogues, comme les opiacés.

Dépendance physiologique?

D'autres spécialistes sont, eux, sceptiques quant aux symptômes physiologiques liés à la dépendance au cannabis ou à son sevrage. Ils estiment que les études destinées à prouver le syndrome de sevrage ne sont pas sérieuses et manquent de méthodologie. Pour eux, un tel syndrome n'est pas clairement identifiable et on ne peut donc pas diagnostiquer. Ce qui rend peu plausible l'existence d'une dépendance physiologique au cannabis. Ils relèvent que si cette dépendance était prouvée, on pourrait alors plus facilement associer le cannabis aux opiacés. Ce qui modifierait l'approche clinique et le débat politique sur cette drogue. Toujours selon eux, les symptômes de sevrage ne sont pas une raison suffisante pour affirmer l'existence d'une dépendance. En effet, si le corps d'un individu est dépendant d'une drogue, on devrait alors pouvoir prouver que l'arrêt de la diffusion de cette substance dans le corps crée un effet physique systématique.
Ils critiquent la méthodologie des études portant sur ce thème qu'ils jugent clairement insuffisante: l'administration du cannabis (fumé ou ingéré) varie selon les expériences en labo, et les  doses aussi; le taux de THC (tetrahydrocannabinol) n'est pas non plus conforme à celui consommé dans la population. Ils ajoutent que l'environnement joue un rôle dans les tests, et que l'on risque par exemple d'être stressé par l'environnement du labo. Surtout quand on n'a pas caché les raisons de l'expérience aux patients. Donc tout cela peut biaiser la recherche. Surtout si elle n'est pas menée en conditions réelles. En outre, ils soulignent que les chercheurs n'ont pas fait d'études sur des gens chez qui on peut exclure d'autres pathologies mentales, par exemple des personnalités dépendantes. Enfin, ils pointent des divergences concernant les symptômes dans les études-mêmes, un manque de contrôle, une ignorance sur la durée du supposé syndrome, des données limitées sur la spécificité pharmaceutique, un manque de preuve de réelle signification clinique et de documentation sur les effets, et sur le fait qu'ils sont peut-être liés à une comorbidité psychiatrique. En bref, pour eux, il n'existe simplement pas de preuve démontrée de l'existence du syndrome, ni de modèle clair de symptômes, et aucune méthode rigoureuse pour les mesurer.

Symptômes de sevrage

Le camp pro-syndrome estime, lui,  que les expériences menées ces 10 dernières années tendent au contraire à prouver l'existence d'un syndrome de sevrage du cannabis. Qu'il voit comme semblable à celui du tabac: favorisant la dépendance et empêchant l'arrêt total. Selon ces auteurs, la littérature sur ce sujet, basée sur des modèles humains et animaux, montre que l’arrêt de la consommation de marijuana augmente significativement les taux d'anxiété, de déprime, d'irritabilité, de tension et de maux physique (tête, estomac, nausées). Tout en diminuant la quantité et la qualité de sommeil et de nourriture.
Ils relèvent que des consommateurs quotidiens et occasionnels ayant  participé à des études ont connu de tels symptômes pendant 2 à 3 semaines après l'arrêt de la marijuana. Et autant chez des gens pris en charge que chez d'autres qui ne suivent pas de traitements liés à la dépendance au cannabis, et qui ne connaissent aucun problème d'usage d'autres substances ou de comorbidité psychiatrique. Ces symptômes les freinent tous dans leurs tentatives d'arrêter la substance et peut les mener à des rechutes. Car ils reprennent de la drogue pour pallier les symptômes de sevrage.
Et du côté  des adolescents? Une étude chez des jeunes suivis montre que 2/3 d'entre eux souffrent de 4 symptômes ou plus liés au sevrage. Ils sont identiques à ceux des adultes mais la prévalence et l'ampleur des symptômes semblent moins importantes chez les adolescents. Mais c'est peut-être dû au fait que dans l'échantillon d'adolescents testé, seuls 32% consommaient du cannabis quotidiennement dans le mois antérieur à l'étude contre 82% des adultes. Ces études montrent que, sur un point, jeunes et moins jeunes sont égaux: les adultes ou adolescents qui ont déjà des vulnérabilités psychiatriques souffriront encore plus de syndrome de sevrage.
Enfin, l'un des arguments des défenseurs du syndrome, c'est   la preuve neurobiologique du sevrage du cannabis, établie grâce à la découverte d'un système endogène cannabinoïde, de récepteurs et d'antagonistes cannabinoïdes.

Cannabis et anxiété

Quand on parle de cannabis, le rapport à l'anxiété n'est jamais loin. Et celle-ci apparaît aussi quand on mentionne le sevrage. Les consommateurs fréquents de cannabis ont une haute prévalence de troubles anxieux et les patients anxieux sont souvent des consommateurs de cannabis, parfois à haute dose. Anxiété et crises de panique en sont les caractéristiques les plus connues. Mais l'on ignore si le cannabis joue un rôle dans le risque de développer des troubles anxieux sur le long terme. Il peut néanmoins être un facteur de risque en parallèle à d'autres facteurs de vulnérabilité. Et l'on sait aussi que consommer du cannabis toute sa vie augmente le risque d'attaques de panique.  L'association entre cannabis et psychose est davantage  étudiée que celle touchant d'autres troubles psychiatriques, dont l'anxiété. Pourquoi? Comme cette drogue est illégale dans la plupart des pays, les patients anxieux ne vont pas révéler qu'ils en consomment. Pourtant, le cannabis étant la drogue la plus utilisée au monde et l'anxiété un trouble mental parmi les plus fréquents, il est intéressant de se pencher sur leur relation. Surtout qu'il existe peut d'études épidémiologiques sur la comorbidité cannabis-anxiété.
Le cannabis peut causer des épisodes anxieux mais peut également servir à calmer ces épisodes. C'est là que réside le paradoxe. Un épisode anxieux peut se transformer en crise de panique pour ceux qui ne sont pas des consommateurs réguliers. En effet, plus la dose est élevée, plus la peur ou l'anxiété peuvent apparaître, jusqu'à des crises de panique ou de phobie. Le cannabis est aussi susceptible d'aggraver des symptômes anxieux préexistants, de causer la récurrence d'un épisode d'anxiété aigue ou de contrecarrer les effets d'un traitement anxiolytique.  A l'opposé, les consommateurs à long-terme de cannabis associent cette substance à une réduction de l'anxiété. Ce qui est souvent le cas des consommateurs de drogues en général. Puisque relaxation et éloignement des tensions restent la raison principale invoquée pour la consommation de drogues, qui peut conduire à la dépendance ou à l'abus de substance. Certains avouent utiliser le cannabis comme anxiolytique en automédication.  Mais il est vrai aussi que les consommateurs fréquents montrent de plus hauts taux d'anxiété que les non-consommateurs. Et une étude a montré que, chez les adolescents, la dépendance au cannabis est liée à une augmentation du niveau d'anxiété et de détresse psychologique. Il leur arrive en effet d'utiliser la substance comme calmant. La relation cannabis-anxiété est donc étroite...et paradoxale.
Qu'en est-il de l'anxiété et du sevrage? L'anxiété joue aussi un rôle dans le syndrome de sevrage au cannabis car elle peut en être un symptôme. Dans les études liées au sevrage, on voit que le patient souffre d'anxiété entre le 2ème et le 6ème jour après l'arrêt et cela peut durer de 4 à 14 jours   Ce que l'on ignore encore, c'est la relation de cause à effet entre cannabis et développement de troubles anxieux à long terme, même après avoir arrêté la consommation.

Nuances... mais persévérance

Peut-on tirer des conclusions générales de ces études liées au sevrage du cannabis? Même des auteurs pro-syndrome restent nuancés, en relevant quelques failles. Par exemple, ce qui reste peu clair, c'est la durée et la sévérité de ces symptômes. Qui sont surtout d'ordre émotionnel et comportemental. Ces effets ne sont pas forcément toujours systématiques et révélateurs, leur importance clinique n'est donc pas assez claire; les études ont été menées sur des patients parfois ambulatoires, parfois hospitalisés; des gens qui, soit demandaient un traitement, soit souffraient de troubles psychiatriques ou usaient d'autres substances, dont l'alcool, ont été parfois exclus de ces études, ce qui a biaisé le résultat qui aurait peut-être montré un syndrome bien plus sévère; on ne sait pas si les participants ont stoppé la consommation d'autres substances en arrêtant le cannabis. Enfin, certaines études ne visent que des usagers quotidiens qui révèlent des symptômes de sevrage plus importants que les consommateurs occasionnels. 

Néanmoins, ces auteurs proposent que le syndrome de sevrage du cannabis soit inclus dans le DSM car, pour eux, il revêt une importance clinique. Ils affirment que la fréquence de consommation de cannabis antérieure à la tentative d'arrêt est proportionnelle à la sévérité des symptômes de sevrage, ce qui correspond à la relation pharmacologique entre usage de substance et sevrage. Selon ces chercheurs, une chose est sûre: ce syndrome est en partie la raison pour laquelle les consommateurs n'arrivent pas à arrêter. Et plus la consommation est haute, plus le syndrome est évident.
Ils affirment que, malgré quelques biais, il existe maintenant assez de données empiriques pour le prouver. Et il est temps d'étudier le rôle de ce syndrome non seulement dans les risques de rechutes, mais aussi comme obstacle à l'abstinence, ainsi que dans la réapparition de troubles psychiatrique antérieurs, vu que beaucoup de consommateurs dépendants ont aussi des troubles mentaux. Et, enfin, ils insistent sur la recherche de traitements pharmaceutiques ou comportementaux qui pourraient remédier à ce syndrome.

 


Références

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  • Review of the Validity and Significance of Cannabis Withdrawal Syndrome, Am J Psychiatry, Alan J. Budney, Ph.D. John R. Hughes, M.D. Brent A. Moore, Ph.D. Ryan Vandrey, M.A.,   Am J Psychiatry, 2004, 161:11, 1967–1977
  • Cannabis withdrawal in adolescent treatment seekers, Ryan Vandrey, Alan J. Budney, Jody L. Kamon, and Catherine Stanger, Drug Alcohol Depend. 2005 May 9; 78(2): 205–210.
  • The cannabis withdrawal syndrome, Alan J. Budney and John R. Hughes, 2006 Curr Opin Psychiatry 19:233–238.
  • Cannabis and anxiety: a critical review of the evidence, Jose Alexandre Crippa, Antonio Waldo Zuardi, Rocio Martin-Santos, Sagnik Bhattacharyya, Zerrin Atakan Philip McGuire, and Paolo Fusar-Poli, Hum. Psychopharmacol Clin Exp 2009; 24: 515–523
  • Cannabis Withdrawal Symptoms in Non-Treatment-Seeking Adult Cannabis Smokers, Kenneth H. Levin, Marc L. Copersino, Stephen J. Heishman, Fang Liu, Deanna L. Kelly, Douglas L. Boggs, and David A. Gorelick, Drug Alcohol Depend. 2010 September 1; 111(1-2): 120–127



Auteur: Cécile Aubert / juin 2012